CHAPITRE V
Il existe une expression toute faite pour signifier ce qu’éprouva Jo : ne pas en croire ses yeux. Debout à un pas de la fenêtre, une jambe déjà fléchie pour un second pas, il s’était paralysé, il n’en croyait pas ses yeux. Dans le rectangle déformé de lumière blanche, le lit était vide. C’était impossible. Chris était morte, il l’avait tant et tant frappée, elle avait perdu tellement de sang qu’elle ne pouvait être autrement que morte. Ou alors… ou alors il avait tout inventé ? Il était fou, vraiment fou, ainsi qu’il l’avait déjà supposé ?
La jambe fléchie de Jo se posa sur le parquet, il fit un second pas en direction du lit, un troisième. C’est ce troisième pas qui mit en contact la plante nue de son pied gauche et la flaque de sang. Flouich… Il releva le pied d’un mouvement convulsif. La sensation bien réelle balaya les questions déjà posés. Dans la lumière biaise, le parquet étincelait d’arabesques noires à reflets violacés. Le sang de Chris, cet impossible sang de ténèbres.
— Chris ?… Tu es vivante ?
Les mots avaient jailli par réflexe. Des mots tout aussi inutiles et ridicules que son appel devant la fenêtre ouverte. Et pareillement sans réponse. Jo se remit en marche, faisant un grand cercle pour passer le plus loin possible du lit et de la porte largement ouverte de la salle de bains. La chambre n’était pas très vaste, du moins en théorie. Mais pour parcourir simplement sa demi-longueur, sa largeur et une autre demi-longueur, la distance qu’il y avait entre la fenêtre et la porte en rasant les murs, Jo crut qu’il mettait des heures et qu’il marchait pendant des kilomètres. Ses pieds pesaient des tonnes, la chambre présentait à son regard fiévreux une étrange déformation qui en écartelait les angles et en prolongeait les perspectives, le parquet était un désert infini semé d’éclats de mica, le sombre rectangle de la fenêtre un timbre-poste plaqué sur une verticale floue, le lit un bateau ivre qui tanguait…
Jo ferma les yeux quelques secondes quand il eut enfin atteint la porte. Sa main chercha l’interrupteur le long du chambranle, il en fit basculer le contact, rouvrit les paupières. Éclairée jusque dans ses moindres recoins par le lustre à pendeloques, la chambre retrouva ses dimensions familières. Entre la salle de bains et le lit, les arabesques de sang noir étaient d’autant plus visibles, des incrustations de charbon, un tatouage à la sinistre signification, une piste vers un mystère incompréhensible. Où était partie la morte ? Qui avait pris son corps, et comment, et pourquoi ? La folie se développait, et le pire était que Jo ne se sentait pas fou du tout. Pas fou ? Il plissa les yeux. Avait-il bien vu ? Mais oui : au-dessus des traînées sanglantes une très légère vapeur stagnait, une fumée pareille à celle d’une cigarette, qui s’élevait en tournoyant du semis de taches.
Jo regarda la paume de ses mains. N’y avait-il pas une imperceptible buée ourlant son épiderme ? Il frotta ses paumes sur ses cuisses, retira aussitôt ses mains : la toile du jean était gluante du sang noir qui fumait. Il fit volte-face, se précipita dans le couloir, éclaira. Quelque chose n’allait pas. Quelque chose avait changé. Mais quoi ? Il lui fallut plusieurs trop longues secondes pour comprendre qu’il ne s’agissait pas d’un élément visuel, mais sonore. Son absence, plutôt : Mikhaïl avait cessé de cogner contre sa porte. À quel moment les coups avaient-ils cessé ? Il ne s’en était pas rendu compte, et de toute façon il n’avait pas plus envie de vérifier ce qui se passait dans la chambre de son fils qu’il n’avait eu envie d’approcher du lit vide ou de la salle de bains. Envie ? Non, le mot juste était courage.
Jo pénétra dans le salon, qu’il éclaira aussi. Toutes ces lumières dans l’appartement repoussaient les mystères et les maléfices. Pas de beaucoup, seulement de quelques mètres, jusqu’aux frontières de la nuit. Mais pour l’instant, c’était suffisant. Jo fit quelques pas dans le salon. Cette pièce-là, au moins, n’avait pas changé. Il se revit installé sur le canapé, une petite heure auparavant. C’est à ce moment que tout avait démarré. Une petite heure, et le déferlement de la folie, de l’horreur. Pourquoi ? La journée avait si bien commencé, dans le calme et la douceur, quand il s’était réveillé sous le marronnier et qu’il…
Mais non, voyons. La journée n’avait pas commencé là. Elle avait commencé bien plus tôt, quand… Jo toussota. Il n’arrivait pas à clarifier ses pensées, à mettre en ordre ses souvenirs. Il fallait pourtant qu’il fasse quelque chose au lieu de tourner en rond dans sa tête à la poursuite d’il ne savait quoi. Il vit le téléphone sur la table basse au centre de la pièce. Voilà ce qu’il devait faire. Téléphoner. Il n’avait que trop tardé. Il s’accroupit près du guéridon, sa main hésita au-dessus du combiné. Qui appeler ? La police ? La police, oui, c’était l’évidence même. Mais quel numéro devait-il former ? Il ne savait plus. Le 0 ? Le 2 ? Ou n’était-ce pas plutôt le 7 ? Le cadran du téléphone, un cadran à touches, ne comportait aucune indication en ce sens. Il lui fallait un annuaire. Jo se baissa, l’annuaire était à sa place, sur la tablette inférieure de la table, un gros volume mou, à la couverture plastifiée. Il tendait la main pour l’attraper quand le téléphone se mit à sonner.
Les doigts de Jo s’immobilisèrent sur la couverture noire et jaune. Le téléphone sonnait. Suraigu, le grelottement du timbre perçait la carapace laquée de cette espèce de crabe gris avachi sur la table, il traversait le crâne de Jo comme de la grenaille, allait s’éparpiller au fin fond de l’appartement. DRIIIIN… DRIIIIN… DRIIIIN… Jo ne se décidait pas à faire taire cette stridence, il ne se décidait pas à faire le geste qu’il fallait pour ça, décrocher, simplement.
Qui appelait ? Qui pouvait téléphoner, à cette heure, en cette circonstance précise ? DRIIIIN… DRIIIIN… Le téléphone sonnait. Il refusait de se taire tout seul. Avec une maniaquerie butée, une régularité désarmante, il continuait de déverser son crépitement de verre cassé. La main de Jo arracha le combiné de son support. Il le serrait à le broyer. Il goûta quelques secondes le silence revenu, porta le cercle de plastique froid à son oreille. Aucune voix ne résonna dans la conque, seulement une friture ténue de parasites. Jo bloqua sa respiration. Sous le grésillement peut-être, un souffle retenu affleurait.
— Qui est là ? glapit Jo. Qui appelle ?
Encore une ou deux secondes de silence grésillant, et puis on parla. Une voix neutre, mesurée, lointaine :
— Oh… c’est toi, Jo.
— Oui, c’est moi, Jo. Qui est à l’appareil, bon Dieu ?
La voix tapie dans sa caverne de plastique se modula en un petit rire que Jo ne sut interpréter.
— Mais c’est Fernando, voyons. Ton ami Fernando…
— Fernando… mon ami ami Fernando, fit Jo en écho.
Son cerveau tournait à vide. Qui était Fernando ? Son ami Fernando ?
— Tu m’as l’air bizarre, dit la voix sans visage. Qu’est-ce qu’il y a, mon vieux ? Tu as des problèmes ?
Ce fut au tour de Jo de cracher un semblant de rire. Il prit du temps pour répondre. Un visage aux contours flous commençait à apparaître dans sa mémoire. Fernando. Fernando Matébé. Un ami, bien sûr. Son ami. Ensemble, il leur arrivait d’aller… à la pêche, peut-être ? Oui, à la pêche. Et les cartes, aussi. Fernando. Son ami.
— Écoute-moi, Fernando, parvint-il à déglutir. Il m’arrive quelque chose d’épouvantable. Je… J’ai…
Au début les mots n’arrivaient pas à sortir, à se composer. Puis Jo parvint à assembler les phrases et, au fur et à mesure qu’il racontait son retour du vallon, Mikhaïl, Aïcha, Chris, son débit se fit plus assuré, de plus en plus rapide et haletant. Quand il en eut terminé, il eut conscience que sa gorge était sèche et irritée. Mais sans doute cette soif remontait-elle aux faits plus qu’aux mots.
— C’est terrible… terrible, murmurait la voix dans l’écouteur. Et tu n’as prévenu personne ? Tu voudrais que je vienne, c’est ça ?
Jo eut une hésitation. Il lui avait semblé qu’à l’autre bout du fil Fernando avait ri encore, ou gloussé. Mais ce devait être les parasites qui encombraient la ligne. Sa gorge se contracta sur la soif qui l’envahissait.
— Oui… S’il te plaît, viens. Je ne sais pas quoi faire, vraiment. Je suis… Je n’arrive pas à prendre une décision.
— Bien sûr, Jo, je comprends. Mais il faudrait peut-être aussi prévenir les parents de cette pauvre Chris, tu ne crois pas ?
— Ses parents ? Oui, je…
— Et naturellement tes parents ?
— Mes parents… oui, mes parents, bien sûr.
— Eh bien, c’est parfait. Tu peux compter sur moi, Jo. Je me charge de tout. Ne bouge pas, surtout. J’arrive.
Il y eut un déclic sec, puis l’écouteur se meubla d’un bourdonnement lointain que Jo laissa se dévider contre son oreille, incapable de se décider à reposer le combiné. Fernando. Ainsi c’était Fernando qui l’avait appelé. Son ami Fernando, qui allait se charger de tout, qui arrivait… Un frisson sans cause escalada le dos de Jo. Sans cause ? Fernando avait une drôle de voix, au téléphone. Un drôle de ton. Un accent, peut-être. Fernando avait-il un accent ? Jo n’aurait pas pu le dire, il ne pouvait même pas être certain que c’était véritablement la voix de Fernando qu’il avait entendue. Le téléphone déforme. Et il ne se souvenait pas quelle voix avait Fernando dans la vie. Il avait aussi oublié de lui demander pourquoi il appelait. Ce détail lui parut dans l’instant revêtir une importance cruciale. Il fut sur le point de rappeler. Mais Fernando était sans doute déjà parti. Et puis quel était son numéro ? Il aurait pu le trouver dans l’annuaire. Où habitait-il ? Il chercha, trouva. Fernando habitait Mahatma Gandhi Strasse. Ce n’était pas loin. D’ailleurs rien n’était vraiment loin dans cette petite ville. Ce n’était pas loin, non, Fernando serait vite là.
Lentement, son bras s’abaissa et il reposa le combiné. Fernando serait là, avec… Les parents de Chris ? Ses parents à lui ? À nouveau il se retrouva en face de noms qu’aucune enveloppe de chair n’habitait. Ses parents, ou ceux de Chris, il ne les voyait pour ainsi dire jamais. Qu’allait-il bien pouvoir leur dire ? Qu’allait-il pouvoir expliquer ? Il tenta de forcer le passage à un peu de salive au travers de sa gorge contractée. La soif l’emporta sur les questions, il se leva. Le mouvement réveilla les douleurs. Ses paumes avaient cessé de saigner, mais l’épiderme déchiré avait mauvais aspect. Il tira sur le bas de sa chemise pour la dégager de sa ceinture, se tâta la côte sur laquelle avait ripé le couteau. La blessure ne saignait pas non plus. La seule qui continuait de pisser, même si ce n’était pas la plus douloureuse, était la large entaille en travers de son biceps gauche. Vermeil, le sang coulait jusqu’au bout de ses doigts, délavant au passage les marbrures noires de…
Il fallait qu’il nettoie toutes ces plaies, qu’il se rende un peu plus présentable avant l’arrivée de Fernando et de… et des parents. Il avait déjà taché la moquette écrue du salon. Il n’allait pas se rendre dans la salle de bains, bien sûr que non. Il pénétra dans la cuisine, dernière pièce où il n’avait pas encore allumé. Elle étincela autour de lui de tous ses carreaux blancs, de ses boiseries claires, des appareils ménagers laqués. Aucun ustensile ne traînait sur la table, il n’y avait pas de pain dans la corbeille à pain ni de fruits dans le compotier, et pas l’once de ces odeurs qui flottent longtemps après que les plats aient été préparés et mangés. Jo tenta de se remémorer son plus récent dîner. Sans succès. Il se pencha sur l’évier inox, ouvrit le robinet, reçut le jet pas assez froid à son goût dans sa bouche grande ouverte. Il but, il but, à s’en faire éclater la panse. Au moins sa soif s’apaisa, encore qu’il lui restât un désagréable goût métallique sur la langue.
Il arracha sa chemise, qu’il roula en boule avant de l’abandonner sur le carrelage, et entreprit de laver ses plaies, de se débarrasser du sang déjà croûteux qui le tavelait. Il ouvrit un placard au hasard, y trouva un flacon d’alcool à pâtisserie, dont il humecta ses blessures. Il prit une serviette propre et blanche, la noua en un pansement maladroit autour de son bras. Ses mains hésitèrent un peu sur la ceinture de son jean. Mais il était gorgé de sang noir, il ne pouvait pas garder ça. Le jean tomba sur ses pieds, il s’en débarrassa d’un coup de talon. Il ne portait rien dessous, il regarda pendant quelques secondes son sexe perdu dans un bosquet noir. Il lava aussi ses pieds, qui avaient pataugé dans le sang, les essuya avec une autre serviette.
Le torse ruisselant, il ressortit dans le couloir. Il ne pouvait pas rester tout nu. Mais il ne voulait pas non plus retourner dans la chambre, où le cadavre… Mais c’est vrai, le cadavre avait disparu. Il n’en avait même pas parlé à Fernando. Mais trop c’est trop, Fernando l’aurait vraiment pris pour un fou, si ce n’était pas déjà le cas. Le couloir comportait une penderie. Il l’ouvrit. Elle contenait des vêtements, pendus sur des cintres. Il tira une chemise très semblable à celle qu’il venait de jeter, une chemise à carreaux bruns et beiges qu’il passa. Il enfila un jean, pareil à l’autre. Au bas de la penderie plusieurs paires de chaussures étaient alignées, il essaya des bottines de cuir souple, qui lui allaient. Bien sûr qu’elles lui allaient, puisque c’étaient les siennes. Il repoussait le battant quand un rectangle métallique remisé entre deux piles de linge sur la tablette supérieure attira son attention. Il le prit, le soupesa, le fit miroiter dans la lumière. C’était un objet sombre, à reflets bleutés, qui s’adaptait parfaitement à sa main. Un revolver.
Il le fit passer dans sa main gauche, les doigts de sa main droite trouvèrent le chargeur sous la crosse, qu’il dégagea. Il s’était trompé, ce n’était pas un revolver mais un pistolet automatique, un Colt calibre .45, un modèle de l’armée, en usage depuis bien longtemps. Au sommet du chargeur une balle brillait, un joli petit cylindre chemisé de cuivre, avec un bout en acier arrondi. Il devait y avoir neuf cartouches dans le chargeur. Il le réinséra dans son logement, tira la culasse mobile en arrière, la relâcha. Maintenant, une balle était engagée dans la chambre de tir. Il refit passer l’arme dans sa main droite, son pouce joua un instant avec le cran de sécurité, en haut de la crosse. Il le laissa débloqué, enfila le pistolet dans la poche arrière de son jean. Les autres ne devraient plus tarder à arriver. Il revint dans le salon. Il parvenait à ne pas penser à quoi que ce fût, ou alors son cerveau était naturellement vide de toute pensée. Il allait s’asseoir dans le canapé quand on sonna à la porte.
Il passa la langue sur ses lèvres. Le goût métallique y était toujours. Il fila une fois de plus dans le couloir, s’arrêta en face de la porte d’entrée, son index accrocha la tirette de la serrure, il tira. La porte s’ouvrit en grand. Sa première impression fut que l’étroit palier était plein de monde. Il y avait Fernando, il y avait deux hommes et deux femmes plus âgés, son père et sa mère, le père et la mère de Chris. Enfin, il le supposait. Et peut-être encore deux ou trois autres personnes, plus en arrière. Pourquoi Fernando avait-il rameuté tout ce monde ? Il reporta les yeux vers son ami, qui se tenait au premier rang des visiteurs, qui souriait, qui avançait déjà dans le couloir, forçant Jo à reculer.
— Salut, Fernando… fit-il d’un ton incertain.
— Bonsoir… Bonsoir, mon cher Joseph !
Fernando avait claironné sa réplique, qui s’acheva sur le même rire de gorge que le téléphone lui avait envoyé dans l’oreille. Fernando était un type grand et maigre, au visage rude, aux yeux marron enfoncés sous des arcades sourcilières proéminentes, aux cheveux blond filasse qui s’éclaircissaient autour d’un haut front bombé. C’était Fernando Matébé, son ami, il le reconnaissait. Jo recula d’un pas encore. Le sourire de Fernando s’élargissait. Jo baissa les yeux. Ce n’est qu’à cet instant qu’il vit que Fernando serrait contre sa hanche une mitraillette dont la bouche noire était braquée sur son ventre.